La journée annuelle de la Chaire
Eli Lilly Canada de recherche en schizophrénie
Stéphane Potvin, candidat
PH. D.
Centre de recherche Fernand-Seguin
Le 17 février 2005, avait lieu
la journée annuelle de la Chaire Eli Lilly de recherche en
schizophrénie, à laquelle étaient conviés
tous les membres du Département de psychiatrie de l'Université
de Montréal: les psychiatres, enseignants, chercheurs, résidents,
étudiants en maîtrise et doctorat et le personnel de
recherche. Se déroulant au programme d'art-thérapie
" Les Impatients ", dans l'édifice du Bon Pasteur
de la rue Sherbrooke à Montréal, cette journée
scientifique fut à l'image de son titulaire, le Dr Emmanuel
Stip, psychiatre à l'Hôpital Louis-H. Lafontaine, professeur
au département de psychiatrie de l'Université de Montréal,
chercheur au Centre de recherche Fernand-Seguin, mais également
artiste-photographe lors de ses (rares) moments libres
Environ 70 participants se sont réunis dans la
salle de conférence, dont les murs étaient tapissés
de toiles peintes par les patients des " Impatients ".
Dans ce site empreint d'une étrange poésie, les participants
ont assisté à une série de présentations
scientifiques décrivant les travaux réalisés
dans le cadre de la Chaire. Ces présentations se faisaient
le reflet d'une nouvelle compréhension de la schizophrénie,
mettant moins l'emphase sur les délires et la hallucinations
typiquement associés à la pathologie que sur les troubles
cognitifs et les déficits émotionnels de la maladie.
La cognition en folie
Tout au cours de la
journée, divers déficits dans le fonctionnement cognitif
des patients ont été relevés par les présentateurs.
Qu'ils affectent la mémoire, l'attention, ou encore la perception
de stimuli visuels complexes (Émilie Boisseau, candidate
au PhD en neuropsychologie), ces déficits sont à la
fois significatifs et variés. Comme nous le rappelait d'entrée
de jeu François Guillem, chercheur au Centre de recherche
Fernand-Seguin, les divers déficits cognitifs de la schizophrénie
sont liés à divers types de symptômes de la
maladie, ce qui peut être objectivé par des analyses
en électro-encéphalographie. Ces déficits cognitifs,
tout aussi abstraits soient-ils, ont une incidence bien concrète
dans la vie quotidienne des patients. Ils sont intimement liés
à leur niveau d'intégration sociale (Stéphane
Rivard, ergothérapeute), et ils peuvent porter entrave à
la réalisation de tâches comme la cuisine (Ginette
Aubin, ergothérapeute). Sur le plan du traitement, les déficits
cognitifs de la schizophrénie posent un défi. Il y
a bien sûr les antipsychotiques atypiques et les programmes
de remédiation cognitive, mais ces interventions n'apportent
pas un soulagement complet des déficits cognitifs de la pathologie.
Candidate au PhD en neuropsychologie, Sylvie Chouinard a présenté
les résultats d'une étude avec la rivastigmine, un
médicament utilisé dans le traitement de certaines
démences, qui facilite l'activité de l'acétylcholine
dans le cerveau. Bien que certains déficits cognitifs de
la schizophrénie semblent liés à ce neurotransmetteur,
l'étude n'a pu démontré d'effets bénéfiques
de la rivastigmine sur la cognition des patients. Toujours dans
cette étude, l'impact potentiellement délétère
de la rivastigmine sur le sommeil des patients était également
évalué. Or, comme nous l'expliquait Julie Poulin,
candiate MD/PhD, les patients schizophrènes rapportent un
ensemble de troubles de sommeil similaires à l'insomnie,
même s'ils s'en plaignent peu.
Le plat pays de l'affect
La schizophrénie
se caractérise par des déficits émotionnels
tout aussi chroniques que les problèmes cognitifs. En outre,
les patients schizophrènes peuvent présenter un émoussement
(rétrécissement) du registre affectif, qui constitue
l'un des noyaux durs de la pathologie, comme le pensait Bleuler
à l'époque. Mais ce ne sont pas tous les schizophrènes
dont l'affect est plat, comme l'a précisé Cherine
Fahim, candidate au PhD en sciences neurologiques, lors de sa présentation.
En fait, si l'on divise les patients en fonction de la présence
ou l'absence d'émoussement affectif, on s'aperçoit
en imagerie cérébrale que les stimuli émotionnels
sont traités différemment dans le cerveau.
En raison de leur caractère chronique,
les déficits émotionnels et les autres symptômes
négatifs de la schizophrénie sont difficiles à
traiter. Il y a bien sûr les antipsychotiques atypiques, mais
ils n'apportent qu'un soulagement partiel de ces symptômes.
Récemment, l'ajout d'antidépresseurs de type ISRS
a été proposé comme nouvelle avenue thérapeutique.
Regroupant les travaux publiés dans la littérature
à ce sujet, Amir Ali Sepehry, étudiant à la
maîtrise, a rapporté les résultats d'une méta-analyse
suggérant, de façon préliminaire, que l'ajout
de ces antidépresseurs pourrait effectivement s'avérer
bénéfique.
On l'aura appris au cours de cette journée,
une panoplie de facteurs module l'émoussement affectif des
patients. Étonnamment, l'intensité des hallucinations
module le registre affectif des patients, de même que l'activité
cérébrale associée, comme l'a démontré
Luc Boulay, PhD. L'auteur du présent article a quant à
lui présenté une série de travaux (méta-analyse
& imagerie cérébrale) suggérant que les
schizophrènes avec une histoire de toxicomanie auraient un
affect moins plat que les schizophrènes abstinents.
En lien avec cette problématique de
la toxicomanie chez les schizophrènes, Édouard Kouassi,
chercheur en immunologie à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont,
a quant à lui présenté des résultats
préliminaires suggérant que le fonctionnement du système
immunitaire serait altéré chez les schizophrènes
toxicomanes.
Foule psychotique
Lors de cette journée annuelle, la
Chaire comptait sur la présence d'une invitée de prestige,
le professeur Hélène Verdoux, de l'INSERM et de l'Université
de Bordeaux. Celle-ci est venue nous rappeler que le normal et le
pathologique ne forment pas des catégories clairement distinctes,
mais qu'il existe un continuum entre l'un et l'autre. En effet,
un fragment important de la population générale rapporte,
dans son quotidien, des manifestations qui évoquent l'univers
de la psychose, sans y appartenir explicitement. On connaît
tous un oncle ou un voisin qui n'a pas de diagnostic de psychose,
mais qui a la certitude de pouvoir faire de la télépathie
ou encore des voyages astraux
Dans sa présentation,
Hélène Verdoux a fait état de travaux réalisés
en France dans la population générale, portant précisément
sur ces manifestations d'allure psychotique. Avec ses collègues,
elle a pu montrer que la consommation régulière de
cannabis et les conditions de vie sociale constituent des facteurs
directement liés à ces manifestations d'allure psychotique.
Peut-on, dès lors, extrapoler que ces facteurs jouent un
rôle dans le développement de la psychose?
Malgré des petits problèmes
techniques, les participants ont pu assister, en après-midi,
au visionnement d'un court documentaire, joliment nommé "
Coup d'aile imprévisible ", rendant un hommage posthume
au Dr Bruno Cormier, l'un des pionniers de l'art-thérapie
au Québec. Projeté dans une salle parsemée
d'oeuvres de patients, ce documentaire portait à réfléchir
sur la déstructuration de la pensée psychotique et
son expression dans l'art. Ici et là, on pouvait reconnaître,
dans les oeuvres des patients, des inclinaisons analogues à
celles des surréalistes, des automatistes et des signataires
du Refus Global. Un moment d'émotion.
L'arrimage
La journée annuelle de la Chaire Eli
Lilly de recherche en schizophrénie se déroulait sous
l'il avisé d'un comité scientifique aguerri,
composé entre autres de Pierre Lalonde, psychiatre à
l'Hôpital Louis-H. Lafontaine; Jean-Pierre Rodriguez, psychiatre
à l'Hôpital Sacré-Cur; Roger Godbout,
chercheur au Centre de recherche Fernand-Seguin ; le psychiatre
Ashok Malla, titulaire de la Chaire des premiers épisodes
de psychose de l'Hôpital Douglas ; et le Dr Jean-Marie Danion,
professeur de psychiatrie de l'Université de Strasbourg.
Les présentations scientifiques ont
été ponctuées, au cours de la journée,
de courtes interventions de la part d'Alain Lesage, directeur de
la recherche au Département de psychiatrie de l'UdM, Pierre-Paul
Rompré, directeur scientifique du Centre de recherche Fernand-Seguin,
René Cardinal, directeur du Centre de recherche de l'Hôpital
du Sacré-Cur, et du Dr Renée Roy, vice-doyenne
aux études médicales post-doctorales. Chacun à
leur façon, ils ont souligné les mérites de
cette Chaire fondée en association avec l'Hôpital Louis-H.
Lafontaine, l'Hôpital du Sacré-Coeur, l'Université
de Montréal, et bien sûr Eli Lilly Canada. Une Chaire
redoutablement productive, contribuant à un réel arrimage
entre la clinique, la recherche et l'enseignement, dans un esprit
sincère de multidisciplinarité.
Les personnes intéressées étaient
également invitées, le lendemain, à une présentation
donnée à l'Hôtel Place d'Armes, portant sur
les résultats d'un sondage réalisé au Québec
et dans plusieurs pays sur les attitudes de plus de 1000 omnipraticiens
face à la schizophrénie débutante. Analysés
par Richard Boyer, chercheur au Centre de recherche Fernand-Seguin,
Luc Nicole, psychiatre à l'Hôpital Louis-H. Lafontaine,
Dr Ashok Malla, Dr Jean-Pierre Rodriguez et Dr Pierre Lalonde, les
résultats de ce sondage ont été discutés
en compagnie de Dr Louise Roy, de la Fédération des
omnipraticiens du Québec, Dr André Delorme, du Ministère
de la Santé, ainsi que les Dr Irvin Epstein et Paul Roy (Ontario)
et Hélène Verdoux, en présence de la Société
québécoise de la schizophrénie. Les résultats
montrent déjà des données intéressantes
sur la connaissance perfectible des omnipraticiens à l'égard
de la schizophrénie. On sait que l'organisation des soins
dans le contexte de la nouvelle politique provinciale de la santé
mentale laisse une place aux omnipraticiens qui demeure primordiale.
On ne saurait passer sous silence le travail
très efficace accompli par le comité organisateur
de cette journée, à savoir Caroline Martel, Adham
Mancini-Marië, Tania Pampoulova, Amir Sepehry, Karine Anselmo
et Diane Roussin.
La journée annuelle de Chaire Eli
Lilly de recherche en schizophrénie fut l'occasion de constater
le dynamisme de celle-ci. Relatant les résultats des recherches
cliniques entreprises avec le support financier de la Chaire, dans
un environnement d'une beauté évocatrice, cette journée
fut clairement représentative des multiples préoccupations
de son titulaire, le Dr Emmanuel Stip. Ce jour-là, nous étions
conviés à un intrigant itinéraire aux confluences
de la clinique, de l'art et de la science.
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