Nouveau regard sur la schizophrénie
Les travaux de Suzanne King
ont secoué le milieu de la recherche.
En remettant en cause une croyance populaire, Suzanne
King et son équipe de recherche ont modifié la perception
de la relation existant entre les parents, les proches, et les rechutes
chez une personne souffrant de schizophrénie. Et les résultats
de ses recherches constituent une bonne nouvelle pour les familles
!
Au cours des années 50 et 60, un sociologue
anglais du nom de George Brown a créé tout un bouleversement
lorsqu'il publia sa théorie sur " les émotions
exprimées ". Il a suivi des patients souffrant de schizophrénie,
après leur sortie de l'hôpital, pour tenter de comprendre
pourquoi certains d'entre eux faisaient une rechute et d'autres
pas. Il découvrit que les rechutes étaient plus fréquentes
parmi les patients qui retournaient vivre chez leurs parents que
parmi ceux qui vivaient dans des résidences supervisées.
En étudiant les familles dans lesquelles le patient avait
fait une rechute, il dit y avoir constaté beaucoup de troubles
émotifs et d'hostilité et trouva que ces familles
étaient soit très critiques envers leur proche malade,
soit surprotectrices et surengagées émotivement à
son égard. Il les appela " familles ayant un haut niveau
d'émotions exprimées " et il affirma que le taux
de rechute était de 51 % chez les patients qui vivaient dans
ces familles alors qu'il n'était que de 13 % chez ceux qui
vivaient dans des foyers où le niveau d'émotions exprimées
était bas.
Plusieurs personnes du milieu scientifique
et médical ont interprété la théorie
de Brown comme étant l'affirmation que les familles ayant
des émotions exprimées élevées provoquaient
un stress élevé chez les patients souffrant de schizophrénie,
aggravant ainsi leurs symptômes jusqu'à provoquer une
rechute. Suzanne King n'était pas d'accord avec cette conclusion.
Directrice de la recherche psychosociale
au Centre de recherche de l'Hôpital Douglas, Suzanne King
est une spécialiste de la schizophrénie, particulièrement
sur le plan des aspects psychosociaux de la maladie et sur la dynamique
des familles. Elle explique ainsi les difficultés qu'elle
ressentait devant le travail de George Brown : " Il n'y avait
pas d'explication sur ce qui s'était passé dans le
milieu familial. On ne pouvait pas savoir si c'était la famille
qui avait effectivement perturbé le patient ou si c'était
le patient qui, en manifestant des symptômes avant-coureurs
d'une rechute, avait engendré un climat de pression dans
la famille. "
La recherche de Suzanne King débuta
en 1990 et porta sur 80 familles. Les patients et les parents ont
été rencontrés et interviewés trois
fois, et il y a eu un intervalle de neuf mois entre chaque rencontre.
Les résultats de la recherche ont clairement démontré
que c'était les symptômes de la personne malade qui
avaient un impact sur la famille et non l'inverse. C'est en réaction
aux symptômes manifestés par le patient que les familles
devenaient soit critiques soit surprotectrices. Mais les familles
n'étaient pas la cause d'une rechute. " C'est comme
un thermomètre ", explique la chercheure. " Lorsque
la température refroidit, le mercure descend. Le thermomètre
ne cause pas le froid, il le reflète simplement. "
Depuis la publication de la recherche de
Brown, des centaines d'articles ont été écrits
sur la théorie des émotions exprimées et leurs
auteurs arrivaient souvent aux mêmes conclusions que lui.
Cela a rendu les associations de familles absolument furieuses mais
elles n'ont jamais eu, avant aujourd'hui, la documentation pertinente
qui leur aurait permis de réfuter les résultats de
l'étude menée par Brown. Grâce à Suzanne
King et à son équipe, cela est maintenant possible.
Madame King a aussi mené plusieurs études reliées
aux démarches de suivi rattachées à sa recherche
et elle continue toujours à colliger des données et
des statistiques pour une publication à venir.
Le monde de la publication
La publication de ses travaux confère,
à un auteur, une grande crédibilité. Toutefois,
le chemin qui mène à la publication n'est pas une
voie simple. Lorsqu'un chercheur scientifique propose un article
à un journal, cet article est soumis à d'autres chercheurs
afin qu'ils évaluent le texte en question et fassent une
recommandation selon qu'ils jugent que l'article mérite d'être
publié ou pas. Cela s'appelle une révision par des
pairs. Suzanne King eut beaucoup de difficultés à
faire publier son texte sur les émotions exprimées.
Pourquoi ? Plusieurs chercheurs ont bâti leur carrière
sur l'idée que les familles où il y avait un haut
niveau d'émotions exprimées constituaient un environnement
malsain pour les patients. Ils ont été à l'origine
d'obstacles à la publication des résultats controversés
de la recherche de Suzanne King. La persévérance et
la chance ont toutefois finalement été de son côté.
Elle avait soumis un de ses articles à
un journal scientifique et elle attendait une réponse depuis
quatre mois. À l'occasion d'un congrès, elle croisa
Dr E. Fuller Torrey, un psychiatre et chercheur de renom, qu'elle
ne connaissait pas personnellement mais qui, de toute évidence,
connaissait le champ de ses recherches. " Avez-vous des difficultés
à obtenir la publication de vos résultats ? "
lui demanda-t-il. Elle dut bien admettre que c'était le cas.
" Vous devriez pouvoir choisir vos réviseurs "
lui dit-il. " Lorsque vous serez de retour chez-vous, téléphonez
à l'éditeur du journal, dites-lui que vous m'avez
parlé et que je vous ai mentionné que vous devriez
pouvoir choisir vous-même vos réviseurs ". C'est
plutôt sceptique qu'elle retourna au travail quelques jours
plus tard et quelle ne fut pas sa surprise de trouver sur son bureau
une télécopie de l'éditeur du journal. Ce dernier
lui demandait de bien vouloir choisir ses réviseurs. "
Dr Fuller Torrey avait plaidé en ma faveur " dit-elle.
" Il semble évident que mon article avait d'abord été
soumis à des réviseurs qui ne l'avaient pas approuvé.
Je pouvais maintenant le soumettre à des personnes qui connaissaient
le champ des émotions exprimées et qui pourraient
poser un jugement objectif. Cela renversa la vapeur.
À la recherche des causes
Il existe une théorie
selon laquelle la schizophrénie est plus qu'une seule maladie,
selon les causes qui la provoquent. Les facteurs de risques sont
nombreux et variés.
Il y a l'historique de la maladie dans la
famille, le facteur génétique. Des événements
qui se sont produits au cours de la grossesse, beaucoup de stress
ou une grippe par exemple, peuvent également être des
facteurs de risques tout comme des complications qui seraient survenues
au moment de la naissance. Des traumatismes subis durant l'enfance
ou le fait d'être venu au monde pendant les mois d'hiver,
alors que les jours sont plus courts et que les risques d'avoir
la grippe ou de souffrir d'infections respiratoires sont plus grands,
sont également sur la liste des facteurs possibles. Des recherches
de plus en plus nombreuses mentionnent aussi que la consommation
de substances comme la marijuana ou le canabis (communément
appelé " du pot ") augmentent les risques d'apparition
de la maladie, particulièrement chez les adolescents. Le
Dr Fuller Torrey mentionne de plus que le fait de posséder
un chat qui vit à l'extérieur, libre de chasser les
rongeurs, et qui est ainsi exposé au virus de la toxoplasmose,
augmente légèrement le risque chez les enfants, à
n'importe quel moment entre la naissance et 13 ans.
Dans une recherche qu'elle appelle "
EnviroGen ", Suzanne King étudie les liens pouvant exister
entre certains de ces facteurs de risques et certains des symptômes
spécifiques de la schizophrénie. Elle a ainsi trouvé
que les personnes souffrant de schizophrénie qui sont nées
à la fin de l'hiver ont habituellement une forme moins sévère
de la maladie. Une étude portant sur 2,500 Montréalais
suggère que même des personnes bien portantes peuvent,
à l'occasion, avoir des hallucinations ou des délires,
et que ces troubles sont en relation avec le nombre de chats libres
de chasser les rongeurs qu'elles ont possédés dans
leur enfance.
La plus récente recherche menée
par Suzanne King est le " Projet tempête du verglas".
La nature veut que notre corps soit symétrique d'un côté
comme de l'autre. C'est pour cette raison que les empreintes digitales
de nos deux mains sont les miroirs les unes des autres. Plus il
y a de différences entre les deux mains, plus on peut supposer
qu'il y a eu une perturbation qui s'est produite entre la quatorzième
et la vingt-deuxième semaine de la grossesse. Ces mêmes
semaines sont également critiques dans le développement
de certaines parties du cerveau.
Les personnes souffrant de schizophrénie
sont reconnues pour avoir, en moyenne, plus de différences
dans leurs empreintes digitales que les différences que l'on
peut retrouver dans la population en général. Même
si les chercheurs étaient portés à croire que
quelque chose pouvait s'être produit pendant la grossesse,
ils étaient incapables de déterminer quel événement
précis en serait responsable. Les membres de l'équipe
de chercheurs de Suzanne King ont étudié les empreintes
digitales d'enfants dont les mères étaient enceintes
pendant la fameuse tempête du verglas qui a eu lieu au Québec
au mois de janvier 1998, et ils ont découvert que si la mère
avait été privée d'électricité,
même pendant une seule journée entre la quatorzième
et la vingt-deuxième semaine de sa grossesse, les empreintes
digitales de son enfant étaient significativement plus asymétriques
que celles des enfants dont la mère était à
un autre stage de sa grossesse pendant la tempête.
" Cela est important parce que nous
supposons qu'il y a eu également quelque chose de perturbé
dans le développement du cerveau ", dit Suzanne King,
" mais nous n'en sommes pas encore certains ". Elle a
demandé une subvention spéciale pour étudier,
à l'aide d'un tomodensitomètre ( scanner ), le cerveau
des enfants faisant partie du " Projet tempête du verglas
" afin de voir si son équipe pourrait recueillir des
informations qui confirmeraient les données portant sur les
empreintes digitales.
" C'est un énorme casse-tête
qui comporte des morceaux qui sont tous interreliés ",
dit-elle. " On voit tellement de différentes causes
qui peuvent être à l'origine même d'une apparence
de psychose. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir
pour normaliser la façon dont nous concevons la maladie mentale
".
_______________
Cet article a été
tiré d'un texte publié dans l'édition du printemps
2005 de " Share & Care ", le bulletin de AMI-Québec,
et traduit.
|