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Accueil > Défi Schizophrénie > Volume 11 #2

Lettre d'amour à mon fils schizophrène

L'affection mutuelle entre nous ne fait pas de doute, je crois que tu en conviendras. Du mieux que j'ai pu, je te l'ai manifestée de mille manières, pas toujours de la façon que tu l'aurais souhaité, j'en conviens, mais dans mon cœur c'est d'amour pour toi qu'il s'est toujours agi. Je profite de cette période de l'année où l'on célèbre l'amour pour te raconter la semaine que je viens de consacrer à tenter, mais en vain, de te faire soigner puisque, même si tu es loin, on m'a donné la preuve que ta maladie, la schizophrénie, à nouveau t'a pris la tête dans son étau infernal et qu'elle te fait cruellement souffrir.

Entre dimanche le 5 février et aujourd'hui je n'ai eu de cesse de contacter toutes les ressources qui peuvent et doivent te venir en aide puisque tu es un citoyen de plein droit. Tout le monde dit vouloir aider : psychiatre, infirmière, policier, intervenant, avocat, parent, voisin, ami…Sauf que chacun se bute à un mur, parfois hélas se cache derrière. Ce mur c'est celui de la loi P-38, une loi aveugle et mal foutue que tu ne connais sans doute pas mais qui permet à tous les intervenants sans exception de se renvoyer la balle et de laisser une personne comme toi, cent autres aussi, dans l'isolement et la souffrance, dans le délire, dans l'éventualité d'attenter à leur vie ou à celle d'autrui et dans la honte de vivre comme des bêtes traquées. Une loi qui permet de laisser un parent, cent parents, mille aidant naturels dans une inquiétude morbide, dans la peur d'être victime d'un geste fou, dans l'impuissance totale face à un système immonde 1. Il n'y a aucun moyen de te venir en aide.

Bien sûr, tu ne collabores pas mais je puis comprendre : tu as vu les effets de cette maladie chez ta sœur jumelle alors tu refuses qu'elle soit en toi et, plus encore, tu ne veux pas qu'elle affecte, qu'elle effleure même ta fille de trois ans. Le plus beau geste d'amour pour toi que je voudrais tant poser serait de te convaincre de te faire soigner, seul chemin, cahoteux peut-être mais réel vers le bonheur et un certain épanouissement personnel. En attendant ce jour que j'appelle de tous mes vœux et de toutes mes prières, il me faut compter sur le système pour t'aider. Mais comment faire? Le tunnel dans lequel nous sommes emprisonnés tous les deux est d'une noirceur qui me fait d'autant plus mal que je sais que c'est la noirceur qui réveille tes démons. Il n'y a aucune lumière au bout de ce tunnel. Médication et support psychosocial peuvent te redonner vie, je le sais et je vais continuer à lutter pour que tu y aies accès un jour. C'est le plus beau geste d'amour que je puisse faire pour toi, mon fils.

Pour te rassurer, cette semaine j'ai tout mis dans la balance : j'ai crié à l'aide, j'ai fais des aller-retour d'une ressource à l'autre, j'ai parlé de mon amour pour toi, ta sœur et mes autres enfants, je n'ai pas caché les stigmates de ton vécu douloureux, j'ai rappelé ta dignité, ta valeur d'être humain, ton droit absolu à être soigné au bon moment, j'ai fait appel à la compassion et à l'humanisme des intervenants. Rien n'a fonctionné, le plateau de la balance a continué de pencher du côté de la loi. C'est dur, tu sais, de rééquilibrer les choses dans une société qui a sacrifié ses repères éthiques au profit de la technoscience, de la compétitivité, de l'enrichissement individuel mais je vais continuer, avec d'autres, d'y travailler parce que je t'aime, mon fils.

Ton père,

Jean Forest
New Richmond, le 11 février 2006

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1. Dans le sens où Paul Chamberland l'emploie dans En nouvelle barbarie p. 13, TYPO Essai 2006