Lettre d'amour
à mon fils schizophrène
L'affection mutuelle entre nous ne fait pas de doute, je crois
que tu en conviendras. Du mieux que j'ai pu, je te l'ai manifestée
de mille manières, pas toujours de la façon que tu
l'aurais souhaité, j'en conviens, mais dans mon cur
c'est d'amour pour toi qu'il s'est toujours agi. Je profite de cette
période de l'année où l'on célèbre
l'amour pour te raconter la semaine que je viens de consacrer à
tenter, mais en vain, de te faire soigner puisque, même si
tu es loin, on m'a donné la preuve que ta maladie, la schizophrénie,
à nouveau t'a pris la tête dans son étau infernal
et qu'elle te fait cruellement souffrir.
Entre dimanche le 5 février et aujourd'hui je n'ai eu
de cesse de contacter toutes les ressources qui peuvent et doivent
te venir en aide puisque tu es un citoyen de plein droit. Tout le
monde dit vouloir aider : psychiatre, infirmière, policier,
intervenant, avocat, parent, voisin, ami
Sauf que chacun se
bute à un mur, parfois hélas se cache derrière.
Ce mur c'est celui de la loi P-38, une loi aveugle et mal foutue
que tu ne connais sans doute pas mais qui permet à tous les
intervenants sans exception de se renvoyer la balle et de laisser
une personne comme toi, cent autres aussi, dans l'isolement et la
souffrance, dans le délire, dans l'éventualité
d'attenter à leur vie ou à celle d'autrui et dans
la honte de vivre comme des bêtes traquées. Une loi
qui permet de laisser un parent, cent parents, mille aidant naturels
dans une inquiétude morbide, dans la peur d'être victime
d'un geste fou, dans l'impuissance totale face à un système
immonde 1. Il n'y a aucun moyen de te venir
en aide.
Bien sûr, tu ne collabores pas mais je puis comprendre
: tu as vu les effets de cette maladie chez ta sur jumelle
alors tu refuses qu'elle soit en toi et, plus encore, tu ne veux
pas qu'elle affecte, qu'elle effleure même ta fille de trois
ans. Le plus beau geste d'amour pour toi que je voudrais tant poser
serait de te convaincre de te faire soigner, seul chemin, cahoteux
peut-être mais réel vers le bonheur et un certain épanouissement
personnel. En attendant ce jour que j'appelle de tous mes vux
et de toutes mes prières, il me faut compter sur le système
pour t'aider. Mais comment faire? Le tunnel dans lequel nous sommes
emprisonnés tous les deux est d'une noirceur qui me fait
d'autant plus mal que je sais que c'est la noirceur qui réveille
tes démons. Il n'y a aucune lumière au bout de ce
tunnel. Médication et support psychosocial peuvent te redonner
vie, je le sais et je vais continuer à lutter pour que tu
y aies accès un jour. C'est le plus beau geste d'amour que
je puisse faire pour toi, mon fils.
Pour te rassurer, cette semaine j'ai tout mis dans la balance
: j'ai crié à l'aide, j'ai fais des aller-retour d'une
ressource à l'autre, j'ai parlé de mon amour pour
toi, ta sur et mes autres enfants, je n'ai pas caché
les stigmates de ton vécu douloureux, j'ai rappelé
ta dignité, ta valeur d'être humain, ton droit absolu
à être soigné au bon moment, j'ai fait appel
à la compassion et à l'humanisme des intervenants.
Rien n'a fonctionné, le plateau de la balance a continué
de pencher du côté de la loi. C'est dur, tu sais, de
rééquilibrer les choses dans une société
qui a sacrifié ses repères éthiques au profit
de la technoscience, de la compétitivité, de l'enrichissement
individuel mais je vais continuer, avec d'autres, d'y travailler
parce que je t'aime, mon fils.
Ton père,
Jean Forest
New Richmond, le 11 février 2006
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1. Dans le sens où Paul Chamberland l'emploie
dans En nouvelle barbarie p. 13, TYPO Essai 2006
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