Réaction d'un scientifique au reportage
d'Enjeux
Nous publions l'opinion de Christian
Joyal, Ph. D., tel que présentée à la journée
annuelle scientifique du Centre de recherche Fernand-Séguin
de l'Hôpital Louis-H. Lafontaine
Le supposé lien entre schizophrénie et violence interpersonnelle,
si fortement véhiculé par les médias de masse,
fait l'objet d'un débat scientifique depuis près de
30 ans. En tant que professeur-chercheur oeuvrant dans ce domaine
et à la suite de l'émission Enjeux consacrée
aux " délires meurtriers " (Radio-Canada, 18 octobre
2006), la Société québécoise de la schizophrénie
m'a demandé de rapporter brièvement les données
probantes récentes. Disons d'emblée que si le risque
de commission d'actes agressifs envers autrui par une personne atteinte
de schizophrénie est statistiquement significatif (en pourcentage
et par rapport à la population générale), il
concerne un très petit nombre (absolu) d'individus. Et souvent,
les éléments déclencheurs ne sont pas directement
liés à la psychose.
Alors que des films classiques (p.ex. The Shining, 1980),
des revues savantes de renom (Archives of General Psychiatry,
" Mentally disordered offenders who push or attempt to push
victims onto subway tracks in New York City ", juin 1992, p.
472) et des grands quotidiens (p.ex. Le Monde, " Moussaoui
souffrirait de schizophrénie ", mardi 18 avril 2006,
p. 25) relatent de façon spectaculaire cette association
entre troubles mentaux graves et violence, on peut se demander si
elle est significative. À cette fin, nous avons recensé
toutes les études scientifiques d'envergure publiées
au cours des 15 dernières années (Dubreucq, Joyal,
et Millaud, " Risques de violence et troubles mentaux graves
", Annales Médico-Psychologiques, 163, 852-865,
2005; le lecteur intéressé pourra également
consulter un excellent fascicule publié par l'Association
Canadienne pour la Santé Mentale intitulé " La
violence et la santé mentale "; www.acsm.ca) et cinq
constats principaux s'imposent. Premièrement, le lien entre
le diagnostic de schizophrénie et la commission de violence
interpersonnelle est effectivement démontré au plan
statistique : les chances que les gens atteints de schizophrénie,
en tant que groupe, commettent un de ces gestes sont 3 à
5 fois plus grandes que celles des gens de la population générale.
Cependant (et deuxièmement), le nombre absolu de personnes
schizophrènes violentes est minime, si bien qu'une éventuelle
éradication de la violence commise par celles-ci n'abaisserait
pas significativement les taux observés dans la communauté.
Troisièmement, d'autres troubles mentaux, tels l'abus de
substance et les troubles de la personnalité sont associés
de beaucoup plus près à la violence que les troubles
mentaux graves, dont la schizophrénie. Quatrièmement,
les rares cas de violence commise en lien causal avec la psychose
sont typiquement le fait de gens qui ne souscrivent pas au traitement
(tant au plan psychothérapeutique que pharmacothérapeutique).
Enfin, l'écrasante majorité des gens violents ne sont
pas atteints d'un trouble mental grave et les gens atteints de schizophrénie
sont plus souvent victimes qu'agresseurs. Nos études sur
la question ne doivent en aucun cas stigmatiser davantage les personnes
atteintes de schizophrénie.
Ceci étant dit, l'élaboration de plans de traitement
et de prévention efficaces repose avant tout sur la compréhension
des motifs et circonstances entourant ce type de violence, aussi
rare soit-il. L'état actuel des connaissances permet de définir
trois facteurs de risques principaux entourant la commission d'actes
violents par des gens atteints de schizophrénie (voir p.
ex. " Schizophrénie et violence : mise à jour
des connaissances et spécification des motifs et circonstances
associés " dans Forensic, mars 2005, pp.31-35).
Comme nous le verrons, deux de ces facteurs ne relèvent pas
directement des symptômes de la schizophrénie. Il y
a tout d'abord le facteur classique, les symptômes psychotiques,
qui correspondent à la croyance populaire et au stéréotype
communément véhiculé par les médias.
En particulier le délire, souvent de persécution,
parfois accompagné d'hallucinations auditives mandataires.
Dans ces cas, il est clair que les risques d'occurrences dépendent
en grande partie des succès thérapeutiques. L'observance
du traitement (multidisciplinaire) est ici primordiale. De plus,
le passage à l'acte n'est généralement pas
soudain et sans avertissement, l'objet du délire prenant
forme progressivement. Il est donc possible de prévenir ce
type d'agression. Les victimes sont presque toujours connues du
patient car elles font habituellement partie du délire (p.ex.
vouloir délivrer ses enfants du mal; s'en prendre à
un imposteur qui se fait prendre pour un être cher; empêcher
les services secrets d'utiliser son voisin à des fins d'espionnage).
Si une personne potentiellement menaçante est identifiée
par son entourage et traitée adéquatement, il ne devrait
pas y avoir lieu d'être inquiet. De plus, l'idée d'être
agressé de façon aléatoire dans un endroit
public par un étranger souffrant d'un trouble mental est
plutôt erronée. Le passage à l'acte est typiquement
un geste de protection, non d'agression malveillante. Le geste est
potentiellement dangereux mais souvent prévisible à
moyen terme.
Les deux autres groupes de facteurs de risques sont des affections
ajoutées. D'une part un trouble neurologique (souvent frontal)
qui rend la personne impulsive (violence répétée
mais dirigée vers des objets), d'autre part des diagnostics
supplémentaires de troubles mentaux fortement associés
à la violence (abus de substance et traits de personnalité,
souvent de type antisocial). Dans ces cas, la violence ne résulte
pas directement de symptômes psychotiques. La prévention
et les traitements sont ici beaucoup plus complexes et leur discussion
dépasse le cadre de cette lettre.
Bien que l'émission d'Enjeux ait rapporté des faits
(des délires peuvent être meurtriers), elle ne les
a malheureusement pas présentés dans un contexte global.
Ces faits sont rarissimes et nous pouvons les prévenir. En
contrepartie, l'émission a permis de rouvrir les discussions
concernant les droits et libertés de la personne malade.
Jusqu'où la Loi sur la santé mentale permettant à
un patient potentiellement dangereux de refuser de poursuivre un
traitement est-elle souhaitable? Il s'agit là d'une épineuse
question sur laquelle nous devrons nous pencher sérieusement.
Christian Joyal, Ph.D.
Professeur adjoint
Département de psychologie
Université du Québec à Trois-Rivières
Chercheur régulier
Centre de recherche
Institut Philippe-Pinel de Montréal
Chercheur associé
Centre de recherche Fernand-Seguin
Hôpital Louis-H. Lafontaine de Montréal
Important : l'opinion émise ici ne concerne que le signataire
et non les établissements auxquels il est affilié.
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