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La position de la
SQS
Suite au reportage " Les délires
meurtriers ", nous publions la lettre qui a été
acheminée à la Société Radio-Canada.
Montréal, le 17 novembre 2006
Madame Mireille Ledoux, réalisatrice
Madame Madeleine Roy, journaliste
Émission " Enjeux "
Société Radio-Canada
1400, boul. René-Lévesque Est
1er étage
Montréal (Québec) H2L 2M2
Objet : Reportage intitulé " Délires meurtriers
"
Mesdames,
À la suite du reportage " Les délires meurtriers
" présenté à l'émission Enjeux
du 18 octobre 2006 diffusée par Radio-Canada, il nous apparaît
important de faire connaître notre point de vue en tant qu'organisme
regroupant les parents et les proches des personnes atteintes de
schizophrénie.
Deux principales raisons motivent notre intervention. Premièrement,
ce reportage s'est concentré sur les conséquences
potentielles et extrêmes de l'absence de traitement sur la
sécurité des proches des personnes atteintes de maladie
mentale grave. Cette approche donne une idée très
incomplète et même trompeuse de la réalité
de la maladie mentale grave. Deuxièmement, ce reportage vient
renforcer les préjugés et compromettre lourdement
des années d'efforts de la part des intervenants du milieu
de la santé et des organismes comme le nôtre pour combattre
la discrimination dont sont déjà cruellement victimes
les personnes atteintes de maladie mentale grave. Le manque de rigueur
de ce reportage est d'autant plus désolant qu'il provient
de Radio-Canada, une société d'État dont le
mandat n'est pas de présenter des demi-vérités
ni d'ajouter aux difficultés vécues par une portion
particulièrement souffrante de la population.
Ce reportage aborde certaines problématiques liées
au traitement des maladies mentales graves, dont l'importance de
la médication, du suivi continu et, surtout, de la difficulté
de convaincre ces malades de se faire soigner et plus spécifiquement
de prendre la médication antipsychotique. En effet, la Loi
sur la santé mentale amendée en 1998 pour prévenir
les abus commis par le passé, permet aux patients de refuser
un traitement. Que faire de cette liberté individuelle lorsqu'une
personne est incapable de reconnaître sa propre maladie? Doit-on
accepter que la personne ne prenne plus sa médication et
nuise ainsi à son propre état de santé psychique
et biologique? Nous n'avons pas malheureusement de réponses
à cette question troublante. La maladie n'est pas un choix
ni pour le patient qui en est victime ni pour ses parents et ses
proches qui le sont également.
La médication est importante, car sans elle, la maladie
s'aggrave; les rechutes se multiplient, et ce, tout en augmentant,
d'une rechute à l'autre, la résistance aux bienfaits
potentiels de la médication. La schizophrénie est
fort probablement une maladie neurotoxique. Or, la médication
protègerait le cerveau contre ces effets nocifs. Il est maintenant
démontré scientifiquement que les antipsychotiques
peuvent prévenir les rechutes. Ceci étant dit, encore
faut-il trouver le bon médicament pour un malade donné.
Ce processus de recherche peut être long, car il n'existe
pas de médicament universel pour les maladies mentales graves.
Parfois, aucun médicament n'arrive à soulager les
souffrances de certains malades, une infime minorité heureusement.
Tout en étant la pierre angulaire de tout traitement des
maladies mentales graves, la médication à elle seule
ne suffit pas à rendre une personne capable de fonctionner
adéquatement en société. C'est pourquoi la
meilleure approche thérapeutique actuellement prônée
par les spécialistes est l'approche "biopsychosociale"
dont il n'a pas été question non plus dans ce reportage.
Cette approche multidisciplinaire se consacre simultanément
à la pharmacothérapie, à la psychothérapie
et à la réadaptation sociale pour assurer le rétablissement
et la réinsertion dans la société. Les personnes
atteintes peuvent se rétablir de façon très
satisfaisante grâce à cette approche qui contribue
également à la prévention des rechutes. Il
en va de même du soutien offert par les parents et les proches.
Une étude récente sur la prévalence de la violence
démontre qu'il n'y a pas de différence entre la population
en général et les personnes atteintes de schizophrénie
qui reçoivent un traitement optimal.
De limiter à l'absence de médication le fait qu'une
personne atteinte puisse vivre une crise psychotique qui l'entraînera
à commettre l'irréparable, est pour le moins une analyse
sommaire des facteurs qui causent une telle crise, et ce, au-delà
de la vulnérabilité biologique sous-jacente. L'émergence
de la maladie peut être due à d'autres facteurs, le
stress en étant un des plus importants (par exemple, la peur
d'avoir de mauvais résultats scolaires, de perdre son emploi,
d'être rejeté, etc.). Le stress peut également
entraîner des comportements d'automédication comme
la consommation de marijuana ou l'abus de substances toxiques qui
ne feront qu'empirer les symptômes. La concomitance de ces
facteurs à l'intérieur d'une courte période
peut entraîner une personne déjà fragile, médicamentée
ou non, dans une crise psychotique aiguë dont les conséquences
peuvent être dramatiques pour elle-même ou pour autrui
s'il n'y a pas d'intervention rapide.
Les aspects que nous déplorons particulièrement concernant
ce reportage sont le manque de nuances et surtout de mise en perspective
de la prévalence de ces cas par rapport aux autres qui connaissent
une évolution positive. Le reportage ne fournit pas de chiffres
précis sur la proportion de personnes atteintes qui commettent
ces gestes violents par rapport à la population générale.
Fait-on la distinction entre les personnes qui détiennent
un diagnostic de maladie mentale grave de celles qui n'en ont pas
au moment du crime et qui, de toute évidence, n'étaient
pas médicamentées non plus? Quelles sont les statistiques
des personnes atteintes de maladie mentale qui commettent des crimes
après avoir consommé de la marijuana ou d'autres substances
toxiques?
Il est également malheureux que le reportage ne s'attarde
qu'aux aspects " sensationnels " de la schizophrénie.
Le choix du titre à cet égard est très révélateur.
Les crimes violents commis par des personnes atteintes de cette
maladie sont graves, certes, mais somme toute, exceptionnels. S'il
est compréhensible que ces cas fassent les manchettes, il
est inacceptable que des reportages effectués par des professionnels
documentés se contentent de mentionner au passage la rareté
de ces événements pour ensuite n'offrir au public
que les aspects morbides de la maladie.
De ceci découle une perception stéréotypée
et erronée de cette maladie qui accroît encore davantage
la stigmatisation dont sont déjà cruellement victimes
les personnes qui en sont atteintes. Les statistiques indiquent
que 1 % de la population souffre de schizophrénie. Au Québec,
on parle en conséquence de 70 000 personnes environ dont
la très grande majorité ne commettra jamais de violence
majeure. Nous tenons à souligner que les personnes atteintes
de schizophrénie n'en sont responsables que d'environ 3 %.
Les auteurs du reportage ne semblent pas avoir considéré
l'impact de son contenu sur la vie de ces milliers de Québécois
et de leur famille. Que feriez-vous si vous étiez une personne
atteinte? Vous le tairiez comme il n'y a pas si longtemps on le
faisait pour le cancer ou le sida et vivriez seul avec cette maladie.
Et, plus grave encore, cette stigmatisation est devenue partie intégrante
du problème.
D'une part, la prévention et le dépistage jouent
un rôle très important dans le traitement de la schizophrénie.
Ils permettent d'obtenir un diagnostic psychiatrique précoce,
d'intervenir dès la première psychose et de limiter
les effets nocifs de la maladie sur le cerveau. D'autre part, tel
qu'on là souligné lors du reportage, l'un des problèmes
fondamentaux reliés à la schizophrénie, et
l'une des causes principales des tragédies, est la difficulté
qu'ont les personnes atteintes de maladie mentale grave d'accepter
le diagnostic psychiatrique et d'entreprendre un traitement, incluant
la prise de médication antipsychotique. Or, comment faciliter
ce processus si la schizophrénie devient synonyme de meurtre
et le schizophrène, de meurtrier en puissance? Une telle
association ne peut qu'aggraver le déni chez les personnes
atteintes et leur famille. Qui, en effet, accepterait de porter
cette étiquette ou quel parent accepterait que son enfant
la porte?
Pourquoi, si ce n'est par recherche de sensationnalisme ou par
curiosité morbide, vouloir montrer les visages de ces personnes
et leur faire raconter en détail ces événements
dramatiques? Après avoir, à raison, essuyé
plusieurs refus à cet égard, pourquoi présenter
les personnes les plus candides, en plus d'être facilement
identifiables, et ainsi leur faire courir le risque d'être
ostracisées?
Il est donc grand temps que les médias cessent d'exploiter
les manifestations extrêmes et, somme toute, exceptionnelles
de la maladie, et se penchent plutôt sur la tragédie
intérieure que vivent quotidiennement les personnes qui en
sont affectées.
Après avoir éprouvé des hallucinations souvent
terrifiantes ou, à tout le moins, harcelantes pendant de
longues périodes, avoir été rejeté le
plus souvent par ses amis, la personne atteinte s'isole et se cache
de peur qu'on la taxe de folle et se retrouve seule dans son univers
délirant. La violence est en fait une réaction à
l'intensité insupportable des symptômes et au contenu
des hallucinations et non pas à un tempérament fondamentalement
violent. Elle aura ensuite à vivre non seulement avec sa
maladie, mais aussi avec le poids d'un acte qu'elle ne pourra jamais
réparer.
À cet égard, si les actes violents contre les familles
font toujours la manchette, il est en revanche rarement question
des actes violents que ces personnes commettent envers elles-mêmes.
Or 10 % des personnes atteintes de schizophrénie attentent
à leurs jours. Il importe également de mentionner
que les personnes atteintes de schizophrénie sont plus souvent
victimes de violence majeure qu'elles n'en sont les auteures, selon
des études récentes.
La maladie mentale est un phénomène complexe qui
malgré toutes les recherches qu'elle peut susciter est loin
d'avoir révélé tous ses mystères. Quant
au dilemme actuel entre la liberté individuelle du malade
et l'importance de soigner les personnes atteintes de maladie mentale
grave, la question demeure entière. Rendre le traitement
obligatoire soulève diverses problématiques outre
celle des libertés individuelles : le problème de
l'évaluation précise du risque de violence à
partir de données cliniques (psychose paranoïaque aiguë,
historique de violence, consommation abusive, etc.); la diminution
potentielle des consultations volontaires; le lien de confiance
thérapeutique patient/médecin, etc.
À la lumière de tout ce qui précède,
les médias assument une lourde responsabilité envers
les personnes atteintes et leur famille lorsqu'ils décident
d'aborder les problèmes liés aux maladies mentales
graves. Ce rôle consiste d'abord et avant tout à s'assurer
que le public puisse avoir accès à une information
complète et nuancée pour bien comprendre le sujet
abordé. La vérité, bien sûr, mais toute
la vérité. Le reportage aurait pu porter spécifiquement
sur toutes les conséquences reliées à l'absence
de traitement sur la personne atteinte elle-même et sur son
entourage. Le refus de se faire traiter est devenu malheureusement
très fréquent, et ce, pour plusieurs raisons qu'il
serait trop long d'exposer ici. Mais, il faut aussi entendre les
expressions de détresse des familles dont la vie devient
complètement dysfonctionnelle. La tragédie se vit
alors au quotidien, mais ne fait jamais l'objet des manchettes.
Nous croyons donc qu'il serait opportun qu'Enjeux présente
une suite à cette émission pour remettre les pendules
à l'heure, brosser un portrait exact et complet de la maladie
et des problématiques qu'elle soulève et, finalement,
pour sensibiliser la population sur les préjugés,
la stigmatisation et la discrimination dont sont victimes les personnes
atteintes de maladie mentale et en particulier, les personnes atteintes
de schizophrénie.
En terminant, nous reproduisons la conclusion d'un article récent
de New England Journal of Medecine portant sur la violence
et la santé mentale : "
la plupart des personnes
violentes ne sont pas atteintes de maladie mentale et la plupart
des personnes atteintes de maladie mentale ne sont pas violentes.
"
Soyez assurées, Mesdames, malgré la sévérité
de nos remarques que vous pouvez compter sur notre entière
collaboration au cas où vous jugeriez pertinent de donner
suite à notre proposition.
Odette Beaudoin,
Présidente du conseil d'administration de la SQS
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